Intervention de Lionel Jospin, ancien Premier ministre à la Journée du Livre Politique

L'universalité de la République - Table ronde du 10 avril 2010 à l'Assemblée nationale

Je commencerai en m’attachant au sens des deux mots qui forment le thème de notre table ronde : la République et son universalité.

Qu’est ce que la République ? Depuis Aristote - et à l’opposé du despotisme dont la fin est l’intérêt privé - la République peut être pensée comme la forme politique  qui recherche  le bien commun.

Selon Rousseau, devançant il y a moins de trois siècles les révolutions américaine et française, le type de gouvernement qui institue le mieux la République est la démocratie. Le gouvernement républicain légitime est démocratique. Il repose sur l’engagement de citoyens libres et égaux soucieux d’assurer l’intérêt général. C’est en ce sens qu’une monarchie parlementaire peut être républicaine alors qu’un régime dictatorial, nominalement républicain, ne le sera pas.

Qu’est ce que l’universalité ? C’est ce qui est valable pour tous et, en conséquence, ce qui peut s’étendre à la totalité des hommes et à l’ensemble du globe.

À partir de ces prémisses simples, je me poserai deux questions. La première : le modèle de la République peut-il valoir pour l’ensemble du monde ? La seconde : l’idéal républicain s’applique-t-il à tous en France ? En somme, je m’interrogerai sur les pôles  - externe et interne – de l’universalité  républicaine.


1 – L’idée de la République peut-elle valoir pour le monde ?


La Déclaration universelle des Droits de l’Homme, aussi datée, fragile et restreinte dans son application qu’elle soit, telle qu’elle a été adoptée en 1948 après la tragédie de la seconde guerre mondiale, nous apporte une première réponse. Au-delà de la disparité des cultures, des références religieuses, des stades de développement et des systèmes politiques, l’universalité des droits pose  l’unité du genre humain. Aucun essentialisme, aucun différentialisme ne peuvent masquer, en dépit du poids des oppressions, de la tentation de la soumission et des prétentions des idéologies, les communes aspirations des hommes et des femmes à la sûreté, à la dignité, à la liberté et au bien-être.

Depuis cette époque, des oppositions se sont manifestées à l’encontre de l’idée qu’il existait des droits universels, et ceux-ci ont été parfois présentés comme une simple construction occidentale. Ces oppositions sont particulièrement virulentes de la part de certains Etats et mouvements, principalement mais pas exclusivement musulmans, qui placent le religieux au-dessus d’un universel démocratique et laïque, voire qui souhaitent l’avènement d’un universel religieux.

Les contestations viennent aussi d’anciens pays colonisés, souvent à régimes autocratiques, qui, à juste titre mais pour une mauvaise cause (celle des restrictions qu’ils apportent à leur tour aux libertés), rappellent aux puissances coloniales ou impériales d’Occident qu’elles n’ont pas appliqué à tous leurs principes républicains et démocratiques quand elles étaient hier les maîtres. Ces pays reprochent aussi aux Etats-Unis et à l’Europe de pratiquer trop souvent le deux poids deux mesures dans le maniement de leurs principes, notamment au Proche-Orient.

Enfin, la réticence ou la répugnance à transposer chez eux le pluralisme politique et les droits de l’homme vient de deux puissances : l’une nostalgique de son pouvoir passé, la Russie ; l’autre à l’aube de son affirmation mondiale, la Chine. Toutes deux ont été pourtant marquées au XXe siècle, par un des courants de la pensée occidentale dérivée des Lumières : le communisme. Mais ce versant totalitaire du socialisme les a éloignées de la philosophie des Droits de l’Homme. Et aujourd’hui, en se convertissant peu ou prou à un capitalisme dominé par l’Etat, ces deux pays intègrent la mondialisation du marché   sans se rallier pour autant à l’universalité des droits humains.

Ceci confirme ce que nous avions déjà expérimenté ailleurs –dans l’Amérique latine de l’époque des dictatures, par exemple- que ces deux universalités, celle du marché et celle des droits, ne sont pas intrinsèquement liées l’une à l’autre. Ainsi, on voit chacune de ces deux puissances revisiter opportunément son passé, exciper  de « circonstances nationales » ou invoquer   sa souveraineté pour écarter l’idée d’une loi commune à tous les hommes ou donner de celle-ci l’interprétation qui convient au pouvoir d’en haut.

 On ne doit naturellement pas renoncer au combat pour la reconnaissance de droits universels. On peut en revanche s’interroger sur le choix des moyens de leur extension.

À la fin du XXe siècle, des progrès marquants ont été réalisés dans ce sens avec la victoire de la démocratie en Amérique latine, en Afrique du Sud et dans quelques pays d’Asie. Il est d’ailleurs instructif de constater que ces accomplissements ont été endogènes ; ils sont venus des élites et des peuples de ces pays, même si la solidarité des mouvements progressistes d’Occident ne leur a pas fait défaut.

Nous savons bien que la consolidation de la démocratie en Turquie, son affirmation en Egypte et son avènement en Iran seront décisifs pour l’avenir du monde musulman, pour sa confrontation avec la modernité et pour ses relations avec les pays d’Occident.

Mais les Etats-Unis et l’Europe ne feront pas progresser la règle de droit en cultivant l’esprit de croisade (déjà si manifeste en face) ou en nourrissant l’illusion qu’il serait possible d’exporter la démocratie par les armes. L’aventure irakienne, l’enlisement afghan et le flamboiement de terrorisme qu’ils ont entraîné devraient à cet égard nous avoir instruits.

 Il vaudrait mieux cesser d’alterner la semonce et la complaisance, d’être indulgents avec les puissants ou ceux –d’ailleurs changeants- que nous proclamons nos amis tout en étant arrogants avec d’autres.  Il vaudrait mieux affirmer nos valeurs et nos principes, sans suffisance mais avec rigueur et constance, et nous montrer solidaires des combattants de la liberté. Prêchons moins et soyons plus exemplaires.

Cette remarque me conduit à ma seconde question.


2 – L’universalité de la République est-elle contestée en France ?


En principe, non. Malgré deux restaurations monarchiques et quelques épisodes césaristes, la France est, depuis la Révolution, le pays où s’est instituée le plus solidement l’idée républicaine, on pourrait dire l’idéal  de la République. Une République « une et indivisible », mais aussi  universaliste.

Chez nous, la République a interdit les corporations (avec la loi Le Chapelier en 1791), effacé les anciennes Provinces, puis marginalisé les dialectes locaux au profit d’une langue unique : le Français. Elle s’est séparée de l’Eglise (en 1905), elle a unifié l’Ecole, pratiqué la conscription et centralisé l’Etat. Ainsi, la République a-t-elle pu prétendre régner seule sur un peuple d’individus citoyens.

 Cependant, elle a du progressivement élargir sa compréhension même de l’universalité. À l’origine, le suffrage fut censitaire et seuls pouvaient voter les propriétaires ou les gens aisés. Une fois le suffrage universel conquis (à partir de 1848), le vote resta réservé aux hommes, sans même qu’on y  vît une contradiction. Il fallut attendre 1945 pour que les femmes votent -  et même les années quatre-vingt-dix pour qu’on tente, avec le mouvement pour la parité, de  corriger le monopole masculin du pouvoir (non, certes, un monopole de droit, mais maintenu en fait  par les partis politiques).

Malgré ces progrès, l’idée se répand aujourd’hui que l’universalité de la République est menacée dans notre pays.

Serait-ce par la décentralisation ? Je ne le crois pas. À moins de confondre l’idéal républicain avec le centralisme, lequel fut un héritage de la Monarchie absolue et des Empires. La République peut être unitaire sans être centraliste. Décentraliser comme nous l’avons fait, c’est mieux répartir les compétences entre les pouvoirs publics de façon à rapprocher certaines décisions des citoyens ; ce n’est pas cultiver les particularismes régionaux.

Le risque viendrait-il de l’Europe ? L’argument mérite qu’on s’y arrête. Sans effacer l’Etat nation, la logique européenne en affecte la souveraineté. Or, en France, c’est dans le cadre de l’Etat nation que s’est affirmé le modèle républicain. Dans l’Union européenne, d’autres pays influents ont une structure fédérale (comme l’Allemagne, l’Espagne, voire l’Italie) ou une vision des peuples et des communautés plus différentialiste (c’est le cas pour la Grande-Bretagne). Ainsi, en raison des transferts de compétences vers l’Union et de la supériorité reconnue de la norme juridique européenne sur le droit national, notre modèle républicain universaliste pourrait être altéré.

C’est pourquoi je reste personnellement attaché à la pérennité de l’Etat nation et je ne souhaite pas que soit modifié dans le sens du fédéralisme l’équilibre institutionnel européen actuel. J’ajoute que, dans une période où l’Union européenne semble s’en remettre plus que jamais à la logique du marché et manque singulièrement d’une vision de société et d’une véritable ambition, il est souhaitable que la France défende auprès de ses partenaires sa vision du vivre ensemble. Encore faut-il en conserver une et la garder suffisamment vivante.

Qu’est-ce qui fait le cœur du modèle républicain français ? Justement, sa proclamation universaliste. Historiquement, à la différence de l’approche anglo-saxonne, la vision républicaine française a écarté l’ethnicité et ne reconnaît pas, du moins en principe, les communautés. Chez nous, pas de recensements selon l’origine, pas de fichiers ethniques et, jusqu’ici, pas de « discrimination positive ». Bien que la France soit depuis longtemps un pays d’immigration confronté au brassage, la République a entendu dépasser les particularismes et s’adresser aux citoyens.

Cette approche reste-t-elle pertinente aujourd’hui ? Disons qu’un débat a lieu. L’intégration d’une partie des apports migratoires récents semble se faire plus difficilement. Des interrogations naissent sur la meilleure façon pour l’Islam, désormais deuxième religion dans notre pays, de se plier à la laïcité. Le modèle républicain universaliste est parfois critiqué pour son abstraction. C’est parce qu’il ignorerait les différences, qu’il échouerait à empêcher les discriminations. 

Faut-il le changer ? Si c’est pour adopter une approche différentialiste, ma réponse est non. Restons fidèles à notre tradition universaliste. Mais cherchons à l’incarner, à la concrétiser davantage. L’universalité n’est pas l’uniformité. Le respect des différences n’est pas le culte de la différence, ni la tolérance l’acceptation de l’intolérance (religieuse ou idéologique). Quant aux diversités, elles n’interdisent pas l’unité, pour peu qu’elles puissent  s’inscrire  dans des valeurs communes.

En somme, nous avons besoin d’un universalisme concret, qui tienne vraiment sa promesse d’égalité. À quoi servirait en effet de réaffirmer l’universalité en droit, si l’on se résignait au recul de l’universalité de fait ? Car là se tient la véritable menace pour l’universalité de la République.

En réalité, la résurgence des questions d’identité masque mal la permanence de la question sociale et la récurrence de la question civique. La désespérance de certains quartiers, la violence d’une fraction de la jeunesse, la montée de l’abstention dans les catégories sociales défavorisées ne relèvent pas d’abord de causes culturelles.

Elles s’expliquent davantage par la promesse non tenue de l’égalité des chances. Quand le marché domine le lien social, quand la crise financière et économique épargne ceux qui l’ont causée, quand les inégalités de revenus et les contrastes dans les cadres de vie se creusent à l’excès, quand l’individualisme est proposé partout comme le guide des conduites, alors oui, l’universalité de la République recule. Tous nos efforts doivent tendre à lui redonner du sens.


  Lionel JOSPIN